
Trois voix ont suffi pour faire trébucher un texte que l’industrie jugeait manifestement assez sérieux pour mobiliser ses lobbyistes. En Californie, la tentative d’imposer une fin de vie jouable aux jeux vidéo payants vient de buter juste avant la dernière ligne droite.
Stop Killing Games cale au Sénat californien
Le Protect Our Games Act, ou AB 1921, porté par l’Assemblyman Chris Ward, visait à obliger développeurs et éditeurs à rendre les jeux vidéo payants encore jouables après l’arrêt de leur exploitation. Le texte avait franchi l’Assemblée de Californie avec un vote favorable de 43 voix contre 16.
La progression s’est arrêtée au stade de l’avant-dernière étape, lors d’un vote en commission du Sénat de l’État. Le scrutin s’est soldé par 4 voix pour, 3 contre et 3 abstentions. D’après un bénévole de Stop Killing Games, il fallait une majorité de votes favorables au Sénat pour faire avancer la proposition, soit trois voix supplémentaires dans cette commission.
Si cette étape avait été franchie, une version finale du texte aurait été rédigée conjointement par les membres de la Chambre et du Sénat avant d’être soumise à approbation.
L’ESA a concentré sa riposte sur les serveurs privés
Dans un message publié sur Reddit, un volontaire de Stop Killing Games souligne que la campagne américaine a été menée avec un budget de 0 dollar, soit environ 0 euro, sans personnel salarié en Californie, sans caisse de guerre et sans présence de lobbying sur place, le tout dans un calendrier compressé. En face, l’ESA, l’Entertainment Software Association, a défendu la position des grands éditeurs avec une série d’arguments que le mouvement juge alarmistes.
L’un des points les plus mis en avant concernait les serveurs communautaires de Minecraft et de Call of Duty. L’ESA a notamment soutenu que ces serveurs étaient illégaux et non affiliés à Microsoft, tout en affirmant qu’ils n’appliquaient pas les mêmes standards de sécurité que les serveurs opérés par Microsoft. Un argument délicat à tenir dans le cas de Minecraft, puisque Microsoft fournit lui-même les instructions et les ressources nécessaires à l’hébergement de ces serveurs communautaires.
Propriété intellectuelle et sécurité comme axes de défense
Dans une déclaration transmise à PC Gamer, l’ESA a durci sa position en expliquant que les serveurs privés enfreignent les droits de propriété intellectuelle des éditeurs, qui se réservent le droit d’agir contre eux. Sur l’AB 1921, l’association estimait que le texte présentait ces serveurs comme une alternative légitime pour maintenir les jeux en fonctionnement, ce qui soulevait selon elle des inquiétudes sur la capacité des ayants droit à faire respecter leur propriété intellectuelle.
L’ESA ajoutait que ces serveurs privés opèrent sans supervision de l’éditeur et ne garantissent ni le même niveau de confiance ni les mêmes standards de sécurité, avec le risque de créer un environnement moins sûr pour les joueurs.
Reste que le débat dépasse la seule Californie, et l’échec de l’AB 1921 fait surtout écho aux batailles déjà engagées ailleurs sur la survie des jeux, notamment le refus européen d’imposer la pérennité des jeux vidéo.
Une première bataille, pas la fin de l’offensive
Stop Killing Games ne compte visiblement pas en rester là. Le mouvement veut désormais recruter plus largement pour structurer une présence aux États-Unis, revenir lors de futures sessions du Sénat californien avec une nouvelle version du texte, et cette fois avec des moyens financiers, une présence physique de lobbying et une liste d’organisations et de développeurs soutenant publiquement l’initiative.
L’organisation évoque aussi une montée en puissance au niveau national, avec l’objectif d’introduire des textes comparables dans d’autres États et au niveau fédéral. Son bénévole, u/Mr_Presidentle sur Reddit, affirme que l’opposition menée par l’ESA s’est appuyée sur la peur plus que sur les faits, en avançant notamment que les serveurs privés seraient illégaux, que le texte imposerait un support perpétuel, qu’il serait impossible de maintenir les jeux en état de fonctionnement après leur fin de service, ou encore que les titres intégrant des contenus sous licence, comme de la musique, des marques automobiles ou des ligues sportives, ne pourraient jamais rester jouables après leur retrait de la vente.
Ce revers californien montre surtout qu’un cadre légal de préservation des jeux en ligne ne se heurtera pas seulement à des contraintes techniques, mais d’abord à une opposition industrielle structurée autour de la propriété intellectuelle, du contrôle des infrastructures et de la modération. Le fait qu’un projet porté par des bénévoles soit arrivé à trois voix d’un passage en loi donne aussi une indication claire : le sujet a déjà quitté la marge militante pour entrer dans l’arène politique.
Source : TechPowerUp